Endiguer l'épidémie d'Ebola, une tâche difficile freinée par la désinformation
Dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC), soignants et ONG qui luttent contre l’épidémie d'Ebola sont confrontés à un deuxième fléau : la désinformation, dont les "conséquences graves" - retard de prise en charge, refus de soins, agressions - freinent l'éradication du virus.
"Il n'y a pas d'Ebola ici, tout le monde vit sa meilleure vie", affirme en anglais face caméra une femme aux longs cheveux tressés qui prétend se trouver en RDC. "Le seul endroit où il y a Ebola, c'est sur les réseaux sociaux et dans les médias internationaux".
Sa vidéo, reprise dans un post X aimé plus de 41.000 fois, n'est qu'un exemple parmi d'autres de la désinformation massive entourant l'épidémie, qui a déjà fait une centaine de morts dans le pays.
Comme pour le Covid, "on retrouve des remises en cause de l'existence de la maladie, des accusations contre les autorités sanitaires ou encore la promotion de traitements non validés", observe Hemes Nkwa, médecin épidémiologiste camerounaise, active dans la lutte contre la désinformation sanitaire en Afrique.
En ligne, mais aussi directement sur les places de villages, certains invoquent ainsi la sorcellerie pour expliquer ces morts brusques, quand d’autres sont persuadés que la maladie serait inventée de toutes pièces pour permettre au gouvernement congolais ou aux ONG d'attirer des aides financières étrangères.
L'ONG ActionAid estime qu'en Ituri, région de l’est du pays très touchée par l’épidémie, une personne sur trois ne croit pas qu'Ebola existe.
Cette "désinformation est presque aussi dangereuse que le virus lui-même, et se répand tout aussi vite", mettait en garde le 5 juin Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Car elle entrave gravement la réponse sanitaire.
-"Battus presque à mort"-
En effet, elle retarde la prise en charge de nombreux malades, qui se rendent tardivement à l’hôpital, explique Saani Yakubu, responsable RDC pour ActionAid.
La méfiance et le déni empêchent aussi un suivi correct des cas contacts à domicile, faute d’information fournies par les familles et devant la peur des soignants de se rendre sur place.
Car la désinformation a de "graves conséquences sur les travailleurs" des ONG et du gouvernement, parfois agressés dans l’exercice de leurs fonctions, renchérit Mamadou Kaba Barry, de l'association Alima.
Deux tentes d’Alima ont ainsi été incendiées le 21 mai à l’hôpital de Rwampara, en Ituri, car la famille d’un patient voulait récupérer son corps, en dépit des consignes de sécurité concernant une maladie à laquelle ils ne croyaient pas.
Il narre aussi à l’AFP les voitures caillassées et les nombreuses "agressions des équipes" qui partent enterrer les malades de façon sécurisée.
A Bunia, les proches d’un patient décédé ont ainsi "battu presque à mort" fin mai des agents chargés de l'enterrement. Beaucoup de familles pensent qu'on ne leur remet pas directement les corps car les soignants en profiteraient pour faire du trafic d'organes.
"Ceux qui travaillent ici, en plus de la fatigue, du stress, du don de soi, ont besoin quand même de sécurité", indique, las, Mamadou Kaba Barry. Tout cela "nous empêche de faire une prise en charge normale", regrette-t-il, rappelant à quel point "l'information tient une place centrale dans cette lutte".
- "Méfiance historique" -
Les experts interrogés par l’AFP s’accordent à dire qu’il y a toujours eu de la désinformation lors des différentes épidémies d’Ebola, même si cela s’est accéléré ces dernières années avec les réseaux sociaux.
Pour Mme Nkwa, la persistance et la force de ces infox s’expliquent par un "déficit d’information", mais surtout "de confiance" au sein de la population.
"En RDC, plusieurs flambées d’Ebola se sont déroulées dans des contextes marqués par l’insécurité, les tensions politiques, la pauvreté et parfois une méfiance historique envers certaines institutions", souligne la médecin, rappelant que "les rumeurs répondent souvent à un besoin d’explication, de protection ou de réappropriation du récit".
L’enjeu est donc de restaurer la confiance en travaillant de façon resserrée avec les communautés touchées, explique Saani Yakubu, d’y instaurer des "ambassadeurs" susceptibles de partager "les informations clefs dans les langues locales".
On peut pour cela s’appuyer sur les chefs traditionnels, des patients guéris ou bien encore des guérisseurs, "pas systématiquement vecteurs de désinformation", selon Hemes Nkwa.
"Ils constituent au contraire des acteurs de proximité disposant d'une forte légitimité sociale", affirme-t-elle. "Lorsqu'ils deviennent des alliés, leur capacité d'influence peut considérablement renforcer la réponse sanitaire".
Y.Ramivrez--GM