Le secteur caritatif attend une manne de l'entrée en Bourse d'Anthropic
L'introduction à Wall Street du géant de l'intelligence artificielle (IA) Anthropic, attendue dès novembre, va permettre à ses cofondateurs, milliardaires sur le papier, de disposer de leur fortune, dont ils ont promis de donner 80% à des œuvres caritatives.
Cette manne, conjuguée à celle attendue de salariés devenus millionaires et de la propre structure philanthropique d'Anthropic (5% du capital), pourrait peser plusieurs dizaines, voire centaines de milliards de dollars de dons.
La même configuration se profile chez OpenAI, dont la fondation contrôle 26% du capital de la société, valorisée 852 milliards de dollars lors de sa dernière levée de fonds, en mars.
S'annonce ainsi "la troisième vague de la philanthropie américaine", après celle des capitaines d'industrie du tournant du XXe siècle puis des barons de la tech cent ans plus tard, a résumé la responsable du caritatif au sein de la start-up Stripe, Nan Ransohoff.
Outre l'IA, les équipes d'OpenAI et Anthropic ont en commun d'avoir été influencées par le mouvement de l'altruisme efficace (EA), dont les adeptes veulent donner de leur temps et de leurs revenus à des causes à l'impact maximal.
"La question, c'est de savoir quels sont les organismes qui vont en bénéficier", remarque Laura McGarry, responsable du cabinet de conseil en levée de dons Graham-Pelton.
La fondation d'OpenAI a déjà engagé plusieurs centaines de millions de dollars dans des programmes de santé publique, de déploiement d'outils IA ou de gestion d'événements climatiques.
Pour ce faire, elle est souvent passée par des associations de terrain existantes.
Quant à Anthropic, qui offrait déjà aux employés faisant don d'actions du groupe à des œuvres de contribuer à parité, il veut donner de la latitude à sa nouvelle entité caritative.
"Nous pourrions envisager d'importantes donations à des organisations de bienfaisance traditionnelles ou des distributions directes à des populations spécifiques", a indiqué l'entreprise de San Francisco au sujet de son fonds de soutien public.
Le créateur du chatbot Claude évoque ainsi la possibilité d'octroyer une aide financière directe aux actifs dont les métiers seront les plus affectés par l'IA.
- Des causes privilégiées ? -
Certains, dont le fondateur de la société de conseil aux organisations à but non lucratif GrantFlow, Matt Leighty, s'inquiètent de voir ces fortunes de la tech ignorer l'écosystème traditionnel du caritatif.
Au sein de la galaxie de l'altruisme efficace, de nombreuses plateformes qui sélectionnent associations et ONG sur la base de critères d'efficacité ont été montées depuis un peu plus d'une décennie, souvent par des entrepreneurs issus de la tech.
Grâce à l'EA et à cette culture technologique commune, elles possèdent déjà des liens avec ces futures grandes fortunes de l'IA, qui s'inquiètent par ailleurs de la sécurité de leur technologie.
Plusieurs observateurs s'attendent à voir les donations s'accélérer vers des organisations indépendantes et laboratoires dédiés à l'étude des risques et à l'encadrement des modèles d'IA.
"Lorsqu'on est en présence de gros donateurs" concentrés dans une sphère, ils "peuvent orienter les priorités", et "des causes qui n'entrent pas dans ce spectre peuvent être négligées", prévient Sarah Wolfolds, professeure à l'université de Cornell.
Par le passé, certains ont pu reprocher à l'altruisme efficace de privilégier, selon un principe de rationalité, des actions dans des pays à faible développement économique, quitte à délaisser de grandes causes en Amérique du Nord ou en Europe.
Les alertes sur les dangers de l'IA se sont multipliées ces dernières semaines, critiquées par une partie des spécialistes et des politiques, qui les considèrent exagérées.
Dans ce contexte, "il va être fascinant d'observer comment se met en mouvement leur engagement philanthropique" sous une certaine pression de l'opinion, anticipe Michael Moody, professeur à l'université d'Indiana.
"On va regarder de près quelles causes ils soutiennent, que ce soit les individus ou les fondations", dit-il.
S'agissant d'Anthropic et de ses collaborateurs, dont le patron Dario Amodei a mis en garde contre les effets déstabilisateurs de l'IA pour nos sociétés, "quel impact vont avoir leurs dons sur ces conséquences ?"
G.Montero--GM